Une brève histoire du vitrail
De nombreuses églises du bocage, victimes des bombardements aériens et des tirs d’artilleries en 1944, furent restaurées ou reconstruites dans les années 1950. Les vitraux, qui pour certains dataient de plusieurs siècles, disparurent en quelques secondes.
Pendant la Reconstruction, ces édifices religieux, de tailles et d’importances très variables, furent le laboratoire de maitres verriers de renoms.
L’art du vitrail est un art monumental, le vitrail participe pleinement à la beauté d’un édifice en apportant des jeux de lumières et une sérénité qui favorise le recueillement. Le vitrail a également un but pédagogique, on dit dans ce cas qu’il est « historié » c’est-à-dire qu’il relate des passages de la Bible ou un fait historique.
Depuis la période médiévale, les vitraux représentent des personnages religieux, des scènes bibliques ou historiques, des motifs géométriques ou végétaux. Le vitrail acquiert ses lettres de noblesses grâce à l’abbé Suger, bâtisseur de la basilique St Denis
Cet art a connu un âge d’or à l’époque des constructions gothiques entre le XIIe et le XVIe siècle, il perd de sa popularité au XVIIe et XVIIIe siècles, cette période dite « classique » prône une esthétique privilégiant la clarté, beaucoup de vitraux sont alors détruits et ce bien avant la Révolution ! Les églises sont alors garnies de vitraux blancs.
Les mouvements dit « Néo-gothique » ou « Neo-Roman » relancent la production de vitraux au XIXe siècle. La redécouverte du Moyen Âge par les artistes romantiques et les architectes comme Eugène Viollet-le-Duc engendrent de nouvelles constructions et de grandes campagnes de restauration. La Cathédrale Notre-Dame de Paris couronnée d’une flèche en 1859 (détruite en 2019 et aujourd’hui de nouveau visible) et le Château de Pierrefonds en sont les deux exemples les plus parlants.
Alors qu’il se limitait essentiellement aux églises, le vitrail à la fin du XIXe siècle, s’étend à la sphère civile grâce à l’Art Nouveau. Les immeubles parisiens, les grands magasins si biens décrits par Emile Zola, les banques, les restaurants se parent de vitraux profanes.
Entre les deux guerres mondiales, l’art du vitrail continue sa progression dans le milieu civil avec le mouvement Art Déco, ce style reste l’apanage des grandes villes (essentiellement urbain) et surtout des plus fortunés. Après la Seconde Guerre mondiale, les commandes se multiplient, la restauration des vitraux devient une priorité. Les édifices religieux notamment ceux autour de chez nous se parent de nouveaux vitraux.
Au Moyen Âge, le vitrail est un ensemble de pièces de verre maintenus par un réseau de plomb. Au XIXe siècle et surtout au XXe siècle, grâce aux progrès de l’industrie, de nouvelles techniques apparaissent : l’assemblage du verre avec de la pierre ou du métal, verres en relief, dalles de verre etc.
Le renouveau de l’art sacré : un débat d’entre deux guerres
L’art sacré connait, après la Première Guerre mondiale, de profonds bouleversements. Lorsqu’il faut rebâtir des églises de l’Est de la France, il n’est pas décidé de reproduire à l’identique mais d’apporter du changement. Un nouveau matériau le béton permet de plus grandes ouvertures.
À partir des années 1930, c’est le magazine « L’Art Sacré » dirigé par deux frères dominicains : le Père Regamey et le Père Couturier, qui influence largement l’art religieux. Les deux frères dominicains, historiens de l’art, constatent et regrettent que, depuis le XIXe siècle, il n’y ai plus de grands artistes ou créateurs à travailler sur les édifices religieux.
À son apparition en 1935, le magazine devient le terrain de discussion entre tous les spécialistes d’arts et d’architecture.
Dans l’entre-deux guerres, les questions sont nombreuses :
- Faut-il faire entrer l’art contemporain (abstrait) dans les églises ?
- Faut-il rendre les églises accessibles aux artistes non chrétiens ?
- Faut-il construire des églises dont l’apparence s’éloigne des canons « religieux » ?
Le magazine prône un retour à une architecture simple, débarrassée de tous les superflus et veut mettre fin à l’abus d’ornementations. Il est préconisé de revenir à une architecture plus ouverte, c’est-à-dire un édifice composé d’un seul vaisseau pour une plus grande proximité entre le prêtre et les fidèles. Les architectes n’ont pas négligé le traitement de la lumière, en règle générale il a été choisi d’apporter une lumière douce, tamisée.
Après la Grande Guerre, en novembre 1919, sont fondés les Ateliers d’Art Sacré par Maurice Denis et Georges Desvallières, deux artistes peintres. Il s’agit-là d’un mouvement artistique destiné à faciliter la production d’œuvres d’art sacré. Se forme alors un groupe de vingt-deux actionnaires organisés en Société des ateliers d’art sacré. L’école s’installe à Paris, on y rassemble tous les corps de métier, dans un esprit de compagnonnage. L’un des grands principes de cette école est la collaboration entre les maîtres et les élèves, il s’agit d’un ensemble d’ateliers et non d’une académie.
De nombreux maître-verriers issus des Ateliers d’Art Sacré ou du même courant vont après la Seconde Guerre mondiale, travailler dans le bocage. Nous allons vous présenter quelques artistes et leurs œuvres.
Max Ingrand : l’église de Sainte-Marie-Outre-l’Eau
Max Ingrand est l’un des plus grands maitres verriers du XXe siècle. Né en 1908, il étudia à École nationale supérieure des arts décoratifs de Paris, et en sort diplômé en 1927. En 1931 il ouvre son atelier de verrier décorateur dans le XIVe arrondissement de la capitale. Il devient membre des Ateliers des Arts Sacrés.
Il collabore avec son épouse, Paule Rouquié, à la décoration du paquebot Normandie, navire achevé en 1932. Cinq ans plus tard, il est au Japon où il participa à la décoration du palais d’Asaka, prince gendre de l’empereur. Mobilisé en 1939 en tant qu’officier, il est fait prisonnier à Dunkerque et passe cinq ans dans un oflag. Après-guerre, il travaille principalement à la restauration d’églises endommagées par les bombes.
Parmi ses grands chantiers d’après-guerre, il y a la chapelle Saint-Hubert du château d’Amboise, la chapelle du château de Chenonceau, les cathédrales de Strasbourg, Tours, Saint-Malo, l’église Saint-Jean de Caen, la liste est très longue. Il décède en 1969 à Neuilly-sur-Seine.
Dans le bocage, son travail est visible à Sainte-Marie-Outre-L’Eau. Son atelier réalisa les vitraux de l’église du village, dédiée à la Vierge, entre 1956 et 1958. L’iconographie est originale puisqu’elle est basée sur la salutation faite à Marie. L’ordre commence dans le bas de la nef au nord, en tournant autour de l’église, chaque phrase est associée à une représentation.
Je vous salue Marie pleine de grâces : un lys à quatre fleurs
Le Seigneur est avec vous : la coupole en Israël
Vous êtes bénie entre toutes les femmes : rose sans épine
Et Jésus le fruit de vos entrailles est béni : une cruche
Sainte Marie, mère de Dieu : illustré de l’autel et de deux séraphins
Priez pour nous, pauvres pêcheurs : une croix et une étoile
Maintenant et à l’heure de notre mort : porte ouverte sur une étoile
Gloire au Père, au Fils et au Saint Esprit : trois couronnes dans une fleur
Jacques Le Chevallier : l’église Saint Martin de Condé-sur-Noireau
crédit photo : https://www.jacqueslechevallier.com/biographie
Jacques Le Chevallier est né à Paris en 1896 de parents passionnés d’art, sa mère Elisabeth Pillard est professeure de dessin. Il entre à l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD) en 1911 mais ses études sont interrompues par la guerre. Entre 1915 et 1919, il est ambulancier au Service de Santé des Armées. Après avoir terminé ses études, il rejoint « Les Artisans de l’Autel », un groupement composé d’artistes catholiques (peintres, verriers, sculpteurs), et devient peintre verrier dans l’atelier du maître-verrier Louis Barillet. L’atelier est très prolifique, Jacques y travaille jusqu’en 1946. Cette année la il crée son propre atelier à Fontenay-aux-Roses, et travaille sur de nombreuses églises de la Reconstruction.
En 1965, il réalise des vitraux pour douze fenêtres de la Cathédrale Notre-Dame de Paris, au nord et sud de la nef, ce sont des vitraux abstraits dont les tons s’accordent avec la rosace du XIIIe siècle. Il décède le 23 avril 1987 à Fontenay-aux-Roses. Il laisse derrière lui une œuvre monumentale, des vitraux partout en France. Il créa également des luminaires, on lui doit aussi quelques peintures et gravures.
Jacques Le Chevallier vient travailler dans le bocage, après la Seconde Guerre mondiale dans les églises reconstruites ou restaurées. Il réalisa les vitraux des transepts de l’église Saint-Samson d’Aunay-sur-Odon, les vitraux de l’église de Neuville (ancienne commune rattachée à Vire). Nous avons choisi de vous présenter son travail dans l’église Saint-Martin de Condé-sur-Noireau réalisé en 1953. Il réalisa deux vitraux figuratifs, les autres vitraux de l’édifice sont abstraits, constitués d’une multitude de quadrilatères aux couleurs vives.
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- Ce vitrail remplace celui offert par le seigneur de Condé Nicolas Pellevé au XVIe siècle, détruit par les bombes. Il représente le Christ mourant sur la Croix. Au sommet, une colombe représente l’Esprit Saint, symbole de l’amour et de la paix.
La Vierge Marie et Saint-Jean, l’Évangéliste, se tiennent de chaque côté de la Croix, dans l’attitude de douleur. - Il réalisa également un vitrail dédié au saint patron de l’église : St Martin. Tout en haut, on remarque le monastère de Tours. Juste en dessous, Martin, légionnaire romain, vêtu en vert. Il tient dans sa main droite l’épée, celle qui lui permit de couper le manteau qu’il donna à un pauvre, un soir d’hiver 334 à Amiens.
Pierre Gaudin : l’église Saint Martin de Villers-Bocage
Pierre Gaudin, voit le jour en 1908 à Paris, il est fils et petit-fils de vitrailliste. Sa renommée est très rapide, les chantiers se multiplient, dans les années 1930, il travaille à la Basilique Sainte-Thérèse de Lisieux.
L’œuvre de Pierre Gaudin contraste avec ce qui se faisait habituellement, ici il n’y a pas l’utilisation traditionnelle de la baguette de plomb. La technique est novatrice, elle associe des blocs de verres taillés sertis dans un joint de ciment le tout formant une dalle. Les dalles sont ensuite insérées dans une claustra en béton formant un ensemble homogène.
Le chœur est éclairé par 48 dalles de verres représentant une croix monumentale. Les verrières de la nef sont placées au sud pour plus de lumière, le nord est aveugle. On y retrouve principalement des motifs abstrait sauf pour la partie centrale composée de motifs symboliques comme l’épi de blé, la croix, grappe de raisins ou encore le poisson.
François Chapuis : l’église Notre Dame de Cahagnes
Né en 1924, c’est le plus jeune de nos artistes, formé à l’École des Beaux-Arts de Nancy, il apprend la fresque, la sculpture, la peinture mais c’est dans l’art du vitrail qu’il va s’épanouir. Il est l’auteur de vitraux et de verrières pour de nombreuses églises de province et de la région parisienne. Son nom est lié à un concept original, le « mur-lumière « , dont il est l’inventeur dans les années 1960.
Il travailla dans les années 1960 pour l’Église de la Nativité-de-Notre-Dame de Cahagnes. Les vitraux furent dessinés par François Chapuis et réalisés par l’atelier Gouffault, fondé par Louis Gouffault en 1930, dans le centre d’Orléans. Il décède en 2002 à l’âge de 74 ans.
Pose des vitraux – crédit photo : Mairie de Cahagnes
crédit photo : A. Lemière
Adeline Hebert-Stevens : l’église Saint Samson d’Aunay sur Oodn
Le programme iconographique de l’église Saint Samson est particulièrement sophistiqué, les vitraux ont été concu par une équipe de quatre artistes renommés à savoir Jacques Bony, Maurice Rocher, Adeline Hébert-Stevens et Paul Bony sous la direction Jacques Le Chevallier.
crédit photo : Pays d’art et d’histoire du Clos du Cotentin
Fille d’un peintre maître-verrier Jean et d’une artiste peintre Pauline Peugnez, Adeline Herbert Stevens a grandi dans l’atelier de ses parents à Paris rue Jean Ferrandi. Adeline obtient une licence d’art et d’archéologie et expose pour la première fois ses créations au salon d’Automne 1936. Ce salon se tient tous les ans depuis 1903 à Paris au Petit Palais.
Elle se marie en 1943 avec Paul Bony, maître-verrier dans l’atelier de son père. En 1945, le couple prend la direction de l’atelier deux ans après le décès du père d’Adeline. Très prolifique, on recense aujourd’hui presque 500 vitraux de l’Atelier rien que dans le département de la Manche.
À Aunay-sur-Odon, Adeline travailla sur les vitraux de la nef en collaboration avec Maurice Rocher et son époux. La nef est constituée de vingt lancettes représentant les saints vénérés ou nés en Normandie.
crédit photo : L. Mach